jeudi 9 mai 2013

Etre Femme et Médecin. Etre mère et médecin.

Il est loin le temps de Dr Quinn, femme médecin. De l'eau a coulé sous les ponts, on a changé (2 fois) de siècle. Les promos d'internes d'aujourd'hui sont composées d'environ 2/3 de femmes. Dans ma promo (ECN 2006), c'était a peu près moitié moitié. Les promos d'internes de médecine générale, d'ici peu, seront probablement à 75% féminines. Et pourtant...

Être femme et externe, c'est supporter sans broncher les blagues sexistes bien lourdes du chirurgien au bloc, pendant qu'on essaye tant bien que mal de ne pas faire un malaise à force de tenir sans bouger cette jambe de 40kg depuis 1h30...

Être femme et externe, c'est entendre des choses du genre: "Ah, tu veux faire chirurgie/réa/urgences? T'es sûre? Pourtant dermato/rhumato/radiothérapie, c'est mieux pour une femme. Pas de gardes, pas d'astreinte, tu peux t'occuper de tes enfants."

Être mère et externe, c'est... quasiment impossible, à moins d'avoir un conjoint qui peut faire vivre la famille, ou d'être TRÈS inventive financièrement.

Être enceinte et interne, c'est se faire détester par ses co-internes, parce qu'on ne pourra plus assurer son tour pour les gardes de nuit. Et donc qu'ils/elles devront bosser plus. 

Être mère et interne, c'est perdre son classement dans sa promotion au retour de son congé maternité. Et choisir ses prochains stages en dernier. Et se retrouver donc avec un nourrisson et un stage pourri/très loin.

Être femme et médecin, c'est passer 30 minutes avec un patient, qui va devant vous décrocher le téléphone et dire à son interlocuteur: "attends, je te rappelle, je suis avec l'infirmière". Parce que femme en blanc=infirmière. Rhaaaa BORDAYL! Peu importe que vous ayez un badge, que vous vous soyez présentée, que vous ne fassiez pas DU TOUT la même chose que l'infirmière. (Notez bien en passant, que je n'ai absolument RIEN contre les infirmières, que j'admire beaucoup. C'est juste le cliché qui m'énerve.)

Être femme et médecin, c'est passer 30 minutes à interroger et examiner un patient, puis lorsque vous avez fini, l'entendre vous demander: "D'accord, merci, madame, mais quand est-ce que je vois le médecin?" Mais BORDAYL C'EST MOI LE MÉDECIN!!
Dans la même veine, vous avez le patient qui tape un scandale parce qu'il n'a "pas vu le médecin de toute la semaine", alors que vous êtes allée le voir 2 fois par jour. Tous les jours.

Être femme et médecin, c'est faire le tour en équipe, et voir votre patient s'adresser uniquement à l'externe, seul représentant masculin de l'équipe, parce que ça doit être lui, le médecin.

Être femme et médecin, c'est devoir répondre à la question: "Merci, madame. Madame ou mademoiselle?" Mais en quoi ça vous regarde! MERCI DOCTEUR, ça ira très bien!

Être femme et médecin, c'est acquérir une nouvelle légitimité auprès des parents de vos jeunes patients une fois qu'ils savent que vous avez vous-mêmes des enfants. Ce qui en soit ne me choque pas tellement, si ce n'est que je n'ai pas l'impression que les hommes soient soumis à cette dichotomie parent/non parent.

Être femme et médecin, c'est être responsable de la désertification médicale. Parce que les femmes, elle travaillent à temps partiel. Elles ferment le cabinet à 18h. Elles ne travaillent pas le mercredi. Elles ne veulent pas faire de gardes. Il faut 2 médecins femmes pour remplacer un homme qui prend sa retraite. Et ça, PERSONNE n'y a pensé avant...

Être femme et médecin libérale, c'est se dire: j'aimerai avoir un enfant, mais est-ce que je peux me permettre de m'arrêter plusieurs mois? Vais-je trouver un remplaçant? Pourrais-je continuer de payer les charges de mon cabinet? Aurais-je assez de revenus pour vivre? Et si la grossesse ne se passe pas bien, et que je dois m'arrêter plus tôt?

Être mère et médecin, c'est se dire: comment vais-je faire garder mon enfant? Vais-je trouver une nounou qui accepter de garder plus tard que 19h? Et si je dois faire des gardes de nuit/week-end?

Être mère et médecin, c'est se demander: vais-je tenir le coup? Et si je passe une/des nuits pourries parce que mon enfant est malade, serais-je à la hauteur pour soigner des gens le lendemain sans faire d'erreur? Et si ce n'est pas le cas, qui me remplacera? Personne. Il faudra tenir le coup.

Être mère et médecin, c'est culpabiliser de retrouver ses enfants le soir parfois après 20h, de ne pas être la personne qui va les chercher à l'école, leur donne le bain, les fait manger. C'est culpabiliser de ne jamais pouvoir accompagner les sorties scolaires. C'est culpabiliser de parfois les laisser aussi le week-end pour assurer une garde.

Ou alors, on décide de prendre le temps de pouvoir faire toutes les choses ci-dessus, et c'est alors culpabiliser quand on entend les patients ronchonner. "Vous n'êtes pas là tous les jours. Alors il faut choisir quel jour on est malade, c'est ça?" "Moi je travaille, je ne peux pas venir avant 19h". Oui, eh bien moi je ferme à 18h30.

Être mère et médecin, c'est parfois recevoir une mère qui demande: "Docteur, mon enfant a 6 mois, il ne fait pas ses nuits, c'est pas normal. Comment dois-je faire pour qu'il dorme?" Et rigoler dans son for intérieur "Ahaha, si tu savais, le mien il en a 15, et il dort pas non plus! Tu penses bien que si j'avais la réponse, j'en serais pas là!" Et lui donner plein de conseils en ayant l'air très convaincue, mais en pensant bien fort que de toutes façons le gamin dormira bien quand il aura envie de dormir.

Être mère et médecin, c'est parfois se dire: "Mon enfant a de la fièvre/des ganglions/saigne du nez, mon dieu, et si c'était une leucémie?" C'est être juge et partie. Se dire, il faudrait que je le montre à un confrère. Non mais ils sont déjà assez occupés comme ça, je vais pas les déranger pour cette bêtise. Je me fais des idées. MON enfant ne peut pas avoir une leucémie/une méningite/la tuberculose. Ou peut-être que si. Bon, attendons un peu.

Être mère et médecin, c'est parfois (rarement heureusement), devoir annoncer à des parents que LEUR enfant, lui, a VRAIMENT une leucémie. Ou recevoir des parents qui ont perdu leur enfant. Et tenter de rester professionnelle, malgré l'image de la petite bouille chocolatée qui s'immisce dans votre tête, malgré la gorge qui se serre, malgré les larmes qui montent. Et ne pas toujours y arriver.

Être mère et médecin, c'est parfois gagner l'estime et la confiance d'un gamin parce que vous avez su tenir une conversation à base de Finn McMissile ou de Dora et Babouche. (Faut bien que ça serve à quelque chose de se fader les dessins animés!)

Bref, vous l'avez compris, et femme/mère et médecin, c'est un défi. C'est exaltant, c'est prenant, c'est culpabilisant, c'est angoissant. Ce n'est jamais gagné. Mais ça vaut le coup.
Et les gens, il va falloir qu'ils s'habituent, hein, parce qu'ils n'auront pas le choix!
Because the times, they are a'changin'!

© Dr Kalee




11 commentaires:

  1. Encore un billet qui me touche beaucoup...la condition de la femme......
    Etre femme externe interne mere Medecin : je me rends compte que c'est vraiment difficile mais faut s'accrocher et continuer jour après jour, pour faire changer les mentalites datant d'un autre siecle...
    Courage @drkalee et toutes les autres doct ....Mon respect mon soutien vous sont acquis ....
    Natli02

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  2. Mère et médecin, c'est compliqué, parce que ça devient très fréquent et que les mentalités n'ont pas encore bougé.
    On le fait, ça existe, et nos enfants ne sont au fond pas différents des autres. Beaucoup de femmes travaillent le soir tard, dans les professions de santé, mais aussi la grande distribution, les métiers du spectacles...
    Plus que les contraintes matérielles, c'est le regard des autres qui nous use: celui des médecins "hommes" des générations précédentes, qui veulent bien qu'une femme soit médecin mais n'envisagent pas qu'elle soit mère, celui des patients qui, au fond, ressentent un peu de jalousie si on déplace notre disponibilité vers nos enfants, quitte à projeter un peu (j'ai entendu une fois d'un patient: "je pensais que depuis votre dernière grossesse, vous ne faisiez des consultations que de 10h à 16h", il ne pensait pas que ces horaires ne permettaient pas à un cabinet de tourner décemment), celui des autres mères quand elles n'ont pas la même vie que nous.
    Mais notre propore expérience de maternité est une richesse inestimable dans notre expérience de médecin de famille.
    Ce serait dommage de s'abstenir!

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  3. Pour ce qui est de la vie de famille je suis donc la mère-médecin... heureusement que je ne suis que la remplaçant !
    sinon c'est vrai que le cliché femme en blouse blanche = IDE a la vie dure... (et ça me fait toujours autant rire mais je ne suis qu'un homme...)

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  4. Du vécu à 100%
    Et en cabinet l'infirmière se transforme en secrétaire !

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  5. Effectivement, en blouse blanche à l'hôpital, et même avec badge, on m'a déjà demandé:
    - Voulez-vous que je vous aide à faire le lit?
    - Quand est-ce qu'il passe le médecin?
    - Est-ce que je peux avoir des serviettes de toilette supplémentaires?
    - Est-ce normal que je ne reçoive pas M6?
    - Est-ce à vous que je dois régler pour ouvrir la ligne de téléphone?

    En temps que rempaçante, j'ai été accueillie une fois en visite à domicile par:
    - Chérie, le médecin est en vacance, il a envoyé l'infirmière!

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  6. Tellement vrai... J'ai vécu au moins 90% des situations décrites :)
    C'est exaltant, c'est prenant, c'est culpabilisant, c'est angoissant. Ce n'est jamais gagné. Mais ça vaut le coup.

    Tout est dit et très bien dit. Vive nous !

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  7. Tout le couplet "être mère et médecin" me laisse perplexe... Où sont les pères dans cette histoire? Les mères ont-elles seules la charge des enfants, des problèmes de garde, des nuits pourries? Ne serait-ce pas au sein de vos couples qu'il y aurait un gros problème? Et les "pères et médecins", pourquoi ne se posent-ils pas toutes ces questions, ne comptent-ils pas leurs heures de boulot au cabinet, ne culpabilisent-ils pas de ne pas pouvoir aller chercher leurs enfants à l'école, leur donner le bain, ou les faire manger, de ne pas les voir quand ils rentrent tard le soir ou les week-ends, ou encore de ne pas pouvoir accompagner les sorties scolaires...? Bref, il me semble que toutes ces interrogations n'ont pas grand chose à voir avec votre statut de médecin (des professions qui demandent un investissement important, y en a d'autres...) mais avec la condition féminine en général et les profondes inégalités qui persistent au sein de notre société...

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    1. Vous n'avez pas tort, je dis "mère et médecin" parce que c'est ce que je suis, et donc je parle de ma situation. Mais je suis tout à fait d'accord avec vous, 1e, que ça peut très bien marcher pour d'autres professions, 2e que ça peut aussi marcher pour les pères qui souhaitent être "impliqués".
      Pour la partie "médecin", oui ça peut marcher pour toute autre profession prenante, avec la nuance de la notion de la responsabilité de la vie des autres. Mais là encore ce n'est pas l'apanage des médecins. C'est pareil pour les infirmières, les policières, les chauffeures de poids lourds ou les pilotes de lignes, et j'en oublie sûrement.
      En ce qui concerne les pères, le fait est que jusqu'à très récemment, tous les enfants de médecins et toutes les femmes de médecins vous le diront, les médecins hommes n'élevaient pas leurs enfants. Heureusement les choses changent et les hommes souhaitent de plus en plus s'impliquer pour leurs enfants. Tant mieux! Effectivement, pour parler de moi encore une fois, mon mari est un père très impliqué... quand il est là, car étant urgentiste, il travaille beaucoup plus que moi. Quand nous sommes tous les 2, oui nous partageons les levers nocturnes. Il reste toutes les nuits où il n'est pas là, et celles où je me lève car je sais qu'il débute une garde de 24h le lendemain. Et puis un truc de dingue, les enfants se rendorment plus vite quand c'est maman qui y va... Donc à 2h du mat on a tendance à aller au plus efficace. Tout ça pour dire que il y a vouloir être un père impliqué, et il y a les contraintes du quotidien.
      On fait avec. Je ne dis pas que mon mari ne souffre pas aussi de ne pas pouvoir être plus présent.

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  8. Juste pour info, ce que vous racontez s'applique plus généralement à être mère et faire une carrière professionnelle" (horaires, sexisme, etc). Médecin ou pas. Merci pour ce témoignage en tout cas.

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  9. Quel beau billet !!
    et concernant les mentalités .. Ouais elles ont la dents dure .... Ici, la rase campagne ... par bonheur, 2 jeunes medecins (je dis jeunes, ils ont mon age, la trentaine quoi ...) ont eu la "gentillesse/intelligence/compassion ?" de s'installer chez nous ... a 10km donc ... Ils fonctionnent par garde et ce sont deux hommes (ce mois ci leur équipe s'est vue dotée d'une jeune doctoresse qui tombe a point nommé pour toutes les question intimes féminines :) )
    Et ma gd mère (82 ans) de choisir son doc a 50km de là, "parce qu'il est homéopathe, et qu'elle supporte rien" et surtout " parce que ces docteurs de maintenant (comprenez les p'tits jeunes) sont incompétents car ils n'habitent pas sur place, ne donne pas leur tel perso et on peut pas les appeler en plein milieu de la nuit comme dans le temps "
    Ben oui Mémé mais bon, On est plus dans le temps, et puis tu sais mon docteur qui a mon age, il a aussi un petit garcon du meme age que ma cadette (5 ans) et Je pense qu'il doit aussi avoir envie de le voir ...

    Mais bon ....

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