mercredi 11 février 2015

Lettre à ma grand-mère

Ma chère Mamie,

Voilà, tu n'es plus là. Ou en fait si, tu es encore là, mais plus vraiment. Tu es là sans être là. Ton corps est encore là mais ton esprit s'est fait la malle. Depuis cette foutue chute, il y a un peu plus d'un mois.
J'aurais voulu que ça se termine autrement. J'ai suffisamment fréquenté les hôpitaux, les centres de SSR et les EHPAD pour bien trop connaître ce que te réserve l'avenir, et je sais que tu aurais cent fois, mille fois préféré mourir proprement. Vite. (Bien sûr, qui rêve de finir en état végétatif plus ou moins profond...)

Je savais, je redoutais que cela se termine ainsi. Cette maladie qui depuis maintenant presque quinze ans te rends de moins en moins mobile. Puis, depuis un an, un an et demi, c'est la tête qui commence à ne plus aller. La mémoire, les visages qui s'enfuient, les hallucinations, les actes de la vie quotidienne qu'on ne sait plus faire. Le corps qui maigrit et se recroqueville de plus en plus. J'en ai si souvent été témoin chez des patients. Observer ça chez sa grand-mère, pas si vieille finalement, c'est autre chose. Tu tombais de plus en plus souvent, tu t'étais déjà cassé le poignet. Tu habitais toujours dans cette grande maison à étage, avec ce grand escalier que tu montais toujours plus difficilement.  Ce n'était qu'une question de temps avant que ça arrive. Je m'attendais plutôt à un col du fémur, mais finalement c'est la tête qui a pris.
On a pensé que tu ne survivrais pas à l'accident, et puis finalement si. Mais dans quel état...
Tes enfants se succèdent à ton chevet à l'hôpital, mais ils habitent tous très loin, travaillent, ne peuvent pas se déplacer toutes les semaines ni rester trop longtemps. Pire pour les petits-enfants.
Je n'ai pas pu aller te voir depuis l'accident. 800km, au milieu du boulot et des enfants...
Et puis je ne sais pas si j'ai vraiment envie de te voir comme ça. Je pense beaucoup à toi et à mon grand-père qui se retrouve seul à la maison, après plus de 55 ans de vie commune. Qui est seul mais pas encore veuf. Qui vient te voir tous les jours. On me dit qu'il est bien entouré, qu'il a beaucoup de coups de téléphone, de visites, d'invitations. Tant mieux si ça peut alléger un peu le chagrin et la solitude.

Je connais la grabatisation, la démence, le coma... Je ne veux pas garder de toi cette image. Je veux garder l'image de mon enfance, celle de ma jeune grand-mère, en forme et dynamique. Après tout, tu n'avais que 46 ans à ma naissance, aînée des petits-enfants née de l'aîné des enfants, des parents jeunes. Du coup j'ai quand même bien profité de toi et de mon grand-père.
Je garderais mille souvenirs. Des Noël magiques dans mes yeux d'enfant, avec des sapins géants décorés de boules très vintage années 70, des flambées dans la cheminée, des tablées familiales bruyantes, des montagnes de cadeaux... De longues vacances d'été dans votre grande maison béarnaise où le salon reste toujours frais, à l'époque où votre grand jardin était entouré de champs et pas de lotissements et de l'axe de contournement de l'agglomération. Où je passais de longues après-midis à lire et relire les millions de BD de votre bibliothèque. D'autres vacances d'été dans votre appartement de la côte basque, où nous allons toujours régulièrement, cette plage du Miramar que mes enfants aiment autant que je l'aime depuis bientôt 30 ans. Des parties de "jeu des mouches", de Scrabble, de crapette, de jeu de l'oie ou de petits chevaux. Des tournois de tarot interminables, quand mon grand-père pestait invariablement car il se trompait toujours dans la donne, alors que tu étais toujours d'un calme olympien.
C'est vrai, c'est le trait de caractère que je retiendrai de toi ça: tu étais TOUJOURS d'un calme olympien. Aussi calme et posée que mon grand-père est volcanique. Je n'ai pas le souvenir de t'avoir entendu hausser la voix... Lorsque vraiment tu étais agacée, tu jurais d'un "Boutique"! Ou vraiment si le cas était grave, un "Boutique de Bonsoir"! Ta marque de fabrique.

Ce que je retiendrai aussi, ce sont tes talents de cuisinière. Grâce à mon grand-père qui te fournissait en délicieux légumes de son immense potager ainsi qu'en les meilleurs produits des meilleurs fournisseurs de la région, tu nous concoctais des petits plats à tomber. Les tartes aux pommes, aux prunes, les glaces à la vanille maison, les tôt-faits aux pommes, les clafoutis, la garbure, la daube, les framboises du jardin. Même ta soupe de légumes était délicieuse.
Une semaine de vacances chez vous c'était l'assurance de repartir avec au moins 1 kg de plus, sans parler du coffre rempli de pots de confitures de fruits du jardin et de pots de miel, de salades et de tomates du potager.
Et puis aussi ces rassemblements familiaux que mon grand-père tenait à organiser à chaque anniversaire ou anniversaire de mariage "rond". Il aime beaucoup rassembler, et nourrir tout le monde, trop, tout le temps. 

Je sais que j'ai de la chance d'avoir tant de beaux souvenirs, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est cela que je veux garder au fond de moi et non pas cette fin merdique qui traîne depuis des mois, et qui va traîner encore pendant je ne sais combien de temps. Cette impuissance à t'aider et à aider mon grand-père.
Mes enfants ne comprennent pas, ils savent que Grand-mamie est très malade, ils t'envoient des dessins, ils ne savent pas que tu ne les vois pas.
Pour eux les souvenirs seront ceux des maisons de mes parents et de mes beaux-parents. Se souviendront-ils de toi, j'espère, au moins le grand. J'ai quelques souvenirs de mes arrières-grands-parents.
Mais bon, c'est la vie après tout, le temps passe, l'enfance s'en va, les générations passent.

Je sais que c'est normal et qu'on ne garde pas ses grands-parents éternellement. J'ai déjà de la chance de t'avoir eue jusqu'à maintenant. J'aurais aimé que tu partes mieux que ça.

2 commentaires:

  1. Que ce texte fait du bien ! Il résume en tous points la pensée de beaucoup d'entre nous coincés entre le désir de garder cette grand-mère extraordinaire et de la laisser partir sereinement ! Merci pour cet opus !

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  2. Portage, sommeil partagé, bercements...
    Pour mon petit 3ème je me souviens m'être dit que c'était comme si la grossesse avait dure 10 mois tant je l'ai eu contre moi les 1ères semaines 😉

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